Quand ils ont acheté leur petit pavillon à Champlan (Essonne), Boudjema et Kheïra Nouadri - lui jardinier, elle assistante maternelle - n'ont pas fait attention au décor. Ils ont vu que la maison était grande, avec un bout de jardin, et qu'ils pourraient y loger avec leurs cinq enfants moins à l'étroit que dans leur appartement. De toute façon, c'était la seule qu'ils pouvaient se payer. Alors ils ont ignoré la voie rapide qui vrombissait sous les fenêtres, les lignes à haute tension qui frôlaient le toit et les avions qui déchiraient le ciel toute la journée. Ils se sont dit qu'ils s'habitueraient. C'était il y a huit ans, et ils ne sont pas habitués, loin de là.
Kheïra est continuellement "sur les nerfs" à cause du bruit, et un violent mal de gorge la tenaille. Boudjema et deux de ses fils souffrent de problèmes respiratoires. L'un d'eux, Hichem, 25 ans, a arrêté le foot. "Avant j'allais m'entraîner trois fois par semaine, raconte le jeune homme en montrant sa collection de trophées bien rangée sur son armoire. Maintenant je ne peux pas courir plus de cinq minutes, je m'essouffle."
Hichem rêvait de passer joueur professionnel. Il est devenu commercial dans le bâtiment et ne pense qu'à se trouver un appartement loin d'ici. Il se fiche du jardin. "De toute façon, on n'y va pas tellement c'est bruyant, je préfère manger dans la cuisine", lance le jeune homme. Les parents aussi aimeraient quitter la maison, mais leur crédit court jusqu'en 2009.
Quelque 2 500 personnes vivent à Champlan, réputé être le village le plus pollué d'Ile-de-France. Située à 20 km de Paris et à quelques minutes en bus de la station RER de Massy-Palaiseau, la commune est soumise à une accumulation de nuisances impressionnante. Placée dans l'axe des pistes d'Orly, elle est constamment survolée par des avions. Le village voit également passer un demi-million de véhicules par jour. L'autoroute A10, l'A6, l'échangeur A10-A6, la nationale 20 et plusieurs départementales convergent sur son territoire.
Deux usines d'incinération des ordures ménagères et un centre de broyage de béton sont également situés aux frontières de Champlan. Ce n'est pas fini : un spectaculaire écheveau de lignes à très haute tension desservant en électricité le sud de Paris passe par ici. Il y a, enfin, le centre commercial Villebon-2, dont la soixantaine d'enseignes brille de mille feux vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Les Champlanais ont rebaptisé l'endroit "Las Vegas". "A cause de ça, on n'a même plus de véritable nuit", souffle Christian Leclerc, président de l'Association de défense de Champlan.
Tel est le visage de Champlan, côté face. Le côté pile est plus agréable. Comme l'urbanisation a été quasiment stoppée par le plan d'exposition au bruit de l'aéroport d'Orly, une bonne partie de la commune est non constructible et verdoyante.
Pas de dalles de béton, pas de tours HLM, mais des ruelles bordées de pavillons de tous standings. Des cossus en meulière, des modestes en béton, des prétentieux avec grilles dorées et statuettes en plâtre. Les jardins sont peuplés de balançoires et de chiens qui aboient au passage des inconnus. Un bataillon de Pères Noël en feutre grimpe à l'assaut des cheminées. Près de la mairie, quatre commerces : un café-restaurant, une boulangerie, un petit salon de coiffure et un institut de beauté. "On ne dirait pas qu'on est en banlieue, on se croirait à Pithiviers", résume M. Leclerc.
Nathalie Vacca et son mari ne pouvaient pas se passer d'espace, de verdure, bref de "liberté". C'est pour cela qu'ils ont acheté un grand terrain à Champlan il y a vingt ans. "Je ne veux pas trop me plaindre, je sais ce que j'ai, raconte cette femme de 43 ans. Ça a l'air sympa, quand on ne reste pas, mais on est complètement encerclés de bruit, de pollutions, d'odeurs."
Petit à petit, on s'adapte. "On arrive à vivre avec tout ce bruit, mais il doit bien se loger quelque part", s'inquiète Nathalie. Les avions ? "Je ne les entends plus." Le bruit de l'autoroute ? "J'essaie de m'imaginer que c'est le bruit des vagues, comme ça j'arrive à l'accepter."
En revanche, quand l'usine d'incinération d'ordures ménagères a commencé à faire un "nouveau bruit" la nuit, au moment où, grâce au couvre-feu, les avions se taisaient enfin, Nathalie a perdu le sommeil. De temps en temps, elle prend des "pauses silence" dans le centre de la Bretagne. "C'est tellement calme que mes oreilles sifflent", dit-elle.
Heureusement, ses deux enfants ne semblent pas se soucier de cet environnement. En revanche, Olivier, son mari, souffre d'une toux lancinante et inexpliquée depuis un an. "Si j'avais de l'argent, je partirais d'ici", conclut-elle. Mais pour trouver l'équivalent de Champlan, sans les nuisances, il faut soit aller beaucoup plus loin, soit payer beaucoup plus cher.
Le médecin du village, Christiane Massicot, a remarqué une recrudescence des maladies respiratoires et des troubles du sommeil parmi ses patients, sans jamais pouvoir vérifier si ces chiffres étaient comparables ou supérieurs à ceux des communes avoisinantes. "Je suis toute seule, je ne peux pas faire d'étude épidémiologique", constate le médecin.
En 2004, le comité de défense de Champlan a lancé l'offensive pour alerter les autorités locales sur la situation de la commune et les éventuelles conséquences sanitaires. Le président de l'association, Christian Leclerc, consacre tout son temps libre à ce combat contre "l'agression permanente" de la pollution. Enfant, il a connu le Champlan d'autrefois, un pays tranquille où poussaient les fraises, les cerises et les tomates. Une voie rapide a remplacé le champ devant la maison familiale. "J'ai dû être traumatisé par la disparition inexpliquée de ce terrain de jeu", sourit-il.
Une seule élue a répondu aux interpellations des Champlanais : Nathalie Kosciusko-Morizet, qui est aujourd'hui secrétaire d'Etat à l'écologie, à l'époque députée de l'Essonne et chargée de l'écologie à l'UMP. "C'est son dada, ça s'est vu tout de suite", se souvient M. Leclerc.
La députée a mis sur pied un programme de recherche pilote, le premier du genre en France, en réunissant quatre agences d'expertise environnementale. A partir de la fin 2005, Champlan est examiné à la loupe. Les résultats sont régulièrement présentés à la population, dans la salle polyvalente du village. Lors des réunions, l'assistance écoute patiemment les résultats, mais dérive vite sur des sujets qui ne sont pas du ressort des scientifiques. "On voulait savoir, on commence à savoir, lance un habitant, Jean-François Castell. Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ? Ou plutôt, qu'est-ce qu'on ne fait pas ?"
De nouveaux projets d'infrastructures sont en cours, comme le doublement de la RD 591 et la construction d'une station d'épuration qui réceptionnerait les eaux usées de 180 000 habitants du secteur. "On se demande jusqu'où ils vont en rajouter !" s'interroge le docteur Massicot. "Face aux communes voisines, on ne fait pas le poids, ils se disent : ceux-là ils ont déjà tellement de nuisances, une de plus ça ne changera rien pour eux", résume M. Leclerc.
Gaëlle Dupont
Article paru dans l'édition du 15.12.07.